Interviews : HardForce, Avril 1997

HardForce d'Avril 1997

Avril 1997

Beaucoup a été dit et écrit à propos de l’univers étouffant et névrosé de Korn, des traumatismes liés à l’enfance dans lesquels se débat Jonathan Davis. Et bien évidemment, sur l’inspiré et personnalisé cocktail de hardcore, d’indus, de métal et de hip hop que régurgite le déroutant quintette californien, contribuant à assurer à ce registre musical un renouvellement bienvenu. Si bien que le face à face avec le charismatique chanteur est d’abord désarmant : Jonathan affiche la sérénité, comme si les années tourmentées appartenaient au passé… Notre conversation débute par un échange de souvenirs, à propos de sa prestation à Paris (Araphao), le 28 octobre 1995…

Je me souviens parfaitement bien de ce concert. La salle ne pouvait contenir plus de 200 personnes…

A l’époque, j’avais été très surpris par votre public. Déjà de vrais fans !

Jonathan Davis : Oui c’est vrai. Très tôt dans notre parcours, nous avons été soutenus par des fans fidèles et inconditionnels. Encore aujourd’hui, cela nous surprend. Aux States, ils sont organisés et se regroupent autour d’un fan club. Nous leur sommes très reconnaissant parce qu’ils nous sont d’un très grand soutien. Je profite d’ailleurs de l’opportunité pour remercier nos fans français. Lorsque nous sommes sur scène, nous sentons qu’ils ne viennent pas simplement assister au concert d’un groupe dont ils apprécient la musique. Leur relation avec nous est beaucoup plus forte, passionnée, totale…

Beaucoup d’entre eux sont jeunes. Une quinzaine d’années…

J.D. : Oui, 15-16 ans, parfois plus…

J’imagine que l’ampleur de votre succès vous a surpris ?

J.D. : Oui, c’est dingue ! On ne s’attendait à en arriver là. Même dans nos rêves. Alors maintenant, nous essayons de faire avec. Au départ, nous étions simplement des types qui voulaient s’éclater dans un groupe. Puis, tout à coup, boum ! Enorme succès ! On ne s’attendait même pas à vivre de notre musique.

Surtout que vous avez déjà acquis la réputation enviée de groupe « culte » !

J.D. : Oui, c’est plutôt sympa. Nous avons beaucoup de chance.

Comment se portent les ventes de « Life Is Peachy » ?

J.D . : Je ne connais pas les chiffres pour l’Europe, mais aux Etats-Unis, nous atteignons environ les 700 000 exemplaires vendus. Le premier avoisinait le million. On s’en approche donc…

Lorsque vous avez enregistré votre premier album, avez-vous eu le sentiment de créer quelque chose de nouveau, d’enfanter une musique originale ?

J.D. : Oui, tout à fait. C’est quelque chose dont nous avions conscience. Je ne sais pas si els gens ayant assisté à la naissance de KORN ont immédiatement eu ce sentiment, s’ils ont saisi spontanément notre originalité, mais en e qui nous concerne, nous savions que nous avions mis le doigt sur quelque chose. Encore une fois, nous ne nous doutions pas que ce quelque chose prendrait une telle ampleur, que le public, peu de temps après, marcherait massivement avec nous. Parce qu’on peut dénombrer une multitude de groupes qui ont su explorer avec talent des univers musicaux vierges sans pour autant sortir de l’ombre.

Penses-tu que votre succès immédiat tient en partie au fait que vous avez bénéficié du producteur idéal, Ross Robinson, qui a su canaliser votre énergie scénique, participer à la création de votre son si particulier…

J.D. : Il faut préciser qu’avant de travailler avec nous, Ross était un parfait inconnu ! Nous n’avons donc pas bénéficié du nom d’un producteur-star. D’une certaine manière, le premier album de KORN nous a fait connaître mutuellement. Je rappelle également que Ross était impliqué dans le groupe avant même que je l’intègre. Nous le considérons comme un sixième membre du groupe. Nous sommes très contents de son travail et c’est pourquoi nous avons renouvelé notre collaboration dans le cadre de « Life Is Peachy ». Mais on ne peut pas dire que Ross soit à l’origine du son de KORN. Disons plutôt qu’il a réussi à la restituer fidèlement sur bandes.

Comparativement à votre premier album, « Life Is Peachy » contient moins de comptines déjantées, à l’instar de la fameuse chanson « Shoots & Ladders »…

J.D. : C’est vrai. Simplement parce que le premier album traite davantage de l’enfance. Ou plutôt de différents expériences que j’ai vécues lorsque j’étais enfant. Celui-ci évoque plutôt la période de ma vie entre la fac et aujourd’hui. Toutefois, il y a quelques chansons sur « Life Is Peachy » dont les textes se réfèrent à mon enfance. Je pense à « Mr. Rogers » qui parle d’un show télévisé pour enfants que je regardais étant petit. J’y décris mes rapports ave ma belle-mère et comment, tous les soirs, je rêvais de la tuer de mes propres mains. L’univers de « Life Is Peachy » est effectivement différent. Et d’ailleurs, je n’ai aucune idée de ce que sera notre prochain album. Aurais-je épuisé mes sources d’inspiration ? Quoique je ne me bile pas.. Les textes de mes chansons me viennent sans que je ne sache comment ni pourquoi.

Vois-tu également une évolution musicale important entre votre premier et votre second album ?

J.D. : Oui, c’est évident. Nous avons acquis beaucoup de maturité. Aussi parce que nous maîtrisons nettement mieux nos instruments. Et puis, personnellement, j’ai fait beaucoup de progrès en ce qui concerne le chant. J’ai acquis une meilleure confiance en moi et ça se sent. Ce deuxième album est, à mon avis, plus abouti. Il est four de se dire que nous n’avons eu besoin que d’un mois pour mettre les chansons au point, et deux mois pour les enregistrer. Le tout en trois mois ! Beaucoup de groupes étalent ce travail sur une année entière, parfois plus ! Il existe une cohésion incroyable au sein du groupe qui explique son efficacité.

Tu as souvent déclaré que le premier album avait été une forme de thérapie pour toi. Est-ce le cas pour « Life Is Peachy » ?

J.D. : Oui, tout à fait. KORN m’aide incontestablement à régler mes comptes avec certains épisodes douloureux de ma vie. Je me sens beaucoup mieux aujourd’hui que dans le passé. C’est aussi dû au fait que je suis père d’un petit garçon, Nathan.

Pour toi, composer, est-ce un besoin ?

J.D. : Pas réellement un besoin. C’est plutôt quelque chose qui est en moi et qui ne demande qu’à sortir. Bien sûr, ça m’apporte un équilibre, mais je ne compose pas pour résoudre mes problèmes. Ce sont plutôt mes problèmes qui resurgissent malgré moi.

Tu as déclaré dans une interview que tu tirais essentiellement ton inspiration d’un journal intime que tu tenais étant petit…

J.D. : Ah bon ? J’ai dit ça ?!? Je n’ai pourtant jamais tenu de journal intime ! Je ne sais pas quel magazine a bien pu me faire dire ça… Je me sers plutôt de ma mémoire.

Il a souvent été dit que KORN exprimait le malaise d’une génération…

J.D. : C’est probablement ce que nous faisons. Auprès de ma génération et de celle qui vient juste après, qui rassemble des kids d’une quinzaine d’années. J’imagine qu’ils me considèrent un peu comme leur porte-parole, qu’ils viennent nous voir parce qu’ils se retrouvent dans mes textes. Peut-être que si je les touche autant, c’est parce que, finalement, je n’ai pas beaucoup grandi dans ma tête. Je suis toujours un enfant… mais un enfant qui n’a pas grandi dans l’innocence. J’ai 26 ans et je suis toujours marqué par mon enfance… Avant de créer KORN, Je ne pensais pas pouvoir partager mes douleurs avec d’autres. Et puis, quand les kids ont commencé à se ruer à nos concerts, j’ai compris que nous partagions les mêmes blessures. Je crois que nous tenons ici l’une des principales explications de notre popularité : les kids s’aperçoivent qu’ils ne sont seuls au monde, que d’autres vivent leurs souffrances. C’est très important pour eux et c’est pourquoi nous sommes unis par un lien si fort. J’ai plein de souvenirs de concerts où il se passait quelque chose de très intense. A la différence d’autres groupes, les kids ne viennent pas à nos shows simplement pour écouter de la musique. Je crois que les concerts de KORN sont pour certains d’entre eux l’une des rares occasions qu’ils ont de briser la solitude inhérente à leurs souffrances. Ca m’émeut toujours lorsque des fans viennent me dire que KORN les a aidés à surmonter leurs difficultés.

Mais ça ne t’agace pas d’être étiqueté porte-parole d’une jeunesse malheureuse ?

J.D. : Non pas du tout. De toute façon, à partir du moment où les médias s’intéressent à toi, tu ne peux échapper au fait d’être étiqueté. C’est inévitable. Alors, je préfère une étiquette qui reflète probablement la vérité, car c’est d’avantage un constat qu’une étiquette. Ceci dit, je ne suis pas l’unique porte-parole des kids malheureux, beaucoup d’autres le sont aussi.

Certains groupes prétendent aujourd’hui que pour avoir su sccès et s’assurer une crédibilité, il est bon d’avoir été un enfant battu ou violé…

J.D. : Tout ça, ce sont des conneries… J’imagine qu’il s’agit d’HOOTIE AND THE BLOWFISH ou ce genre de putain de groupes ! Ces types ont de la chance : ils ont du succès malgré que leurs albums soient nases ; ils ont un large public qui n’attend aucune intégrité de leur part. La crédibilité n’est pas un facteur déterminant pour leur succès. Leur public apprécie leur musique et ça s’arrête là. Je n’accorde aucun crédit à ce qu’ils peuvent déclarer.

Cependant, ne trouves-tu pas qu’il existe actuellement une surenchère dans la violence et dans la mise en scène d’univers scabreux. Je pense notamment à l’émergence de groupes comme MARILN MANSON…

J.D.  : Oui, je vois ce que tu veux dire. Il s’agit du nouveau glam rock. Ils font des spectacles qui ne reflètent pas la réalité de ce qu’ils sont. Ils font des shows. J’aime MARILYN MANSON, NINE INCH NAILS également, mais nous n’avons pas grand-chose à voir entre nous.

Vous revenez d’une tournée avec METALLICA ? Comment s’est-elle passée ?

J.D.  : Elle a duré deux semaines et nous avons plutôt pris notre pied. Mais les gens ne venaient pas spécialement pour nous. Faut dire… vu le prix des places ! Les kids qui idolâtrent KORN n’ont pas les moyens de débourser autant.

Vous avez assuré les premières parties d’autres groupes connus. Je pense à KISS, MEGADETH, Ozzy Osbourne, WHITE ZOMBIE. Avez-vous eu des relations particulièrement amicales avec certains d’entre eux ?

J.D.  : Avec tous ces groupes ! De manière générale, aucun d’entre eux ne nous a pris de haut. Nous nous sommes particulièrement éclatés avec DANIG. J’ai été impressionné par les prestations scéniques de MARILYN MANSON et DEFTONES… Enfin… Pour être franc, ça s’est moyennement passé avec MEGADETH. Dave Mustaine est un trou de cul !

D’où t’es venue l’idée du jeu de mots sur « A.D.I.D.A.S. » (All Day I Dream About Sex) ?

J.D.  : Il y a quelques années, je bossais pour une chaîne de magasins de chaussures. J’adorais les pompes Adidas. E a l’époques, le jeu de mots circulait déjà (« je rêve de sexe toute la journée »). Une phrase qui me reflétait tout à fait d’ailleurs. Quant au texte de cette chanson, il parle d’un type complètement obsédé par le sexe, qui court toute la journée après une journée après une fille et qui revient bredouille. Il ne se passe pas une minute sans qu’il y pense. Finalement, il ne lui reste plus qu’à se br**ler…

Vous aviez déclaré ne pas vouloir faire de vidéos. Vous en avez pourtant tournée une qui illustre justement « A.D.I.D.A.S. »…

J.D.  : Oui, nous avons dit ça parce que MTV nous hait et nous le lui rendons bien. Il n’y a pas si longtemps encore, la chaîne se contentait de passer les clips de notre premier album à deux ou trois heures du matin. Notre fierté, c’est que nous lui ayons prouvé que nous pouvions devenir disque d’or sans elle. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous n’avons pas fait de clip pour « No Place To Hide », notre premier single. Et puis, nous en avions finalement tourné une qui illustre « A.D.I.D.A.S. » parce que le projet proposé était vraiment puissant.

Difficile d’avoir du succès et de rester intègre ?

J.D.  : Je n’ai pas l’impression que le succès change notre façon d’aborder la musique. Nous avons toujours envie d’exprimer certaines choses et notre popularité n’y change rien.

Quiconque évoque KORN précise que tu as été l’assistant d’un médecin légiste. Ce détail est devenu un passage obligé. Ca t’agace ?

J.D.  : Non. Je me suis parfois bien marré dans ce job. Ca ne me dérange pas d’en parler. Au milieu de tous ces cadavres, j’ai beaucoup appris sur l’être humain. Et puis, c’est plutôt marrant d’essayer de découvrir comment telle personne est morte !

Comment réagis-tu au split de SEPULTURA ?

J.D.  : Ca me fout en l’air. J’ai beaucoup écouté les albums de ces types-là. Et j’ai de très bons souvenirs de notre collaboration, lorsque j’ai écris les paroles de «Lookaway » sur « Roots »…

N’as-tu jamais pensé à des collaborations avec d’autres groupes ?

J.D.  : On devrait collaborer avec PRODIGY sur une chanson, mais difficile d’en parler tant que ce n’est pas terminé.

 

Interview de Jonathan Davis par Marc Belpois.